La question du voile : et si on laissait la parole aux femmes voilées ?

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Ces dernières semaines, la France a été la scène d’une bien triste pièce de théâtre. Mettant en scène plus de 80 débats télévisés concernant le port du voile, et seulement un seul offrait la parole à une femme concernée et voilée, qui a par ailleurs brillement recadré le débat. 

Aujourd’hui, je te propose de rendre la parole à nos sœurs qui, comme nous, doivent se battre contre le paternalisme. Rencontrons Wisam, Hosna et Yamina. 

  •  Les débats ont fait fureur ces dernières années concernant l’Islam. Est-ce que vous avez individuellement ressenti l’oppression au quotidien ? 

WISAM. « Je n’ai jamais, heureusement, connu d’attaque directe. Par là, je parle de confrontation directe comme une agression en rue. Ou alors quelques insultes ponctuelles, des regards méfiants (note de la rédac : il est important de soulever que Wissam, confortée par l’habitude, cite des « insultes ponctuelles » comme quelque chose qui n’est pas grave. Or, ça l’est.) A part à l’école. Je suis arrivée en 2010, et on m’a directement signifié que je devais enlever mon voile. Ça m’a beaucoup brusquée. Par contre il y a une oppression indirecte constante. La première question que je dois poser quand je postule pour un travail, c’est de savoir si le voile est accepté. C’est ce qui va déterminer une partie de ma vie. Je savais que je ne pourrais pas faire d’études pour devenir professeure, ou avocate, car tous ces métiers sont interdits de voile. Ce sont des possibilités qui se ferment automatiquement. »

Wisam

YAMINA. « Je n’ai jamais directement vécu une oppression qui serait liée à mon voile. Cependant, je la vis à travers tout le foin que les politiciens, « intellectuels » et les médias en font. Ça devient lourd d’aller sur Facebook et de voir toute cette oppression au travers de débats inutiles sur des plateaux de télévision où les principales concernées ne sont même pas invitées ou au travers de commentaires écrits par des ignorants qui s’alimentent de clichés, des stigmates, de peur… »

HOSNA. « Quand j’ai commencé mes études de droit à l’université, j’étais la seule fille à porter le voile. Les gens me regardaient comme un ovni. Maintenant que je suis en dernière année, j’ai peur pour mon futur emploi. J’ai peur de mettre une photo sur mon CV. Au quotidien, je sens l’oppression dans certains comportements, mais aussi à la télévision, quand j’entends tous ces débats sur une prétendue soumission. »

Une fois, j’étais au musée avec un ami. On rigolait un peu trop fort, je lui ai dit qu’on devait se calmer, que ça ne se faisait pas. Un homme, venu de nulle part, m’a agrippé par mon voile avec les poings et m’a dit « c’est ça qui ne se fait pas ». Je suis sortie en larmes. Je n’oublierais jamais la tristesse dans le regard de mon père qui m’a simplement dit que certaines personnes sont ignorantes, et qu’un jour mes efforts paieront.

Hosna
  •  Il semble particulièrement complexe pour certaines personnes de visualiser en quoi le port de voile peut être un geste féministe. Vous pouvez nous en dire plus sur votre façon de vivre cet engagement au quotidien ? 

WISAM : « Mon voile, c’est mon choix. C’est ce qui m’y attache, ce sont mes convictions les plus intimes, les plus personnelles qui se reflètent dans les choix que je pose sur mon corps. Personne ne peut prendre cette décision à ma place. Je le ressens comme ça, j’ai porté mon voile parce que j’ai pris cette décision seule. Plus je grandis, plus je visualise le port de mon voile comme un symbole de liberté. On demande souvent pourquoi j’ai décidé de porter le voile. Mais je n’ai aucune obligation de répondre. C’est l’expression de mes convictions les plus intimes, un choix personnel que je pose sur mon propre corps. Je n’ai pas à me justifier au monde par rapport à cela. »

YAMINA. « Mon engagement ne se fait pas le choix de faire de mon corps ce que je veux. En tant que femme musulmane, j’ai fait le choix de me voiler. Ce choix-là, je ne l’ai imposé qu’à moi-même et je ne l’impose à aucune autre femme, car je respecte le libre arbitre de chacun. C’est une question de choix. Je fais ce que je veux de MON corps. Porter le voile s’inscrit dans cette appropriation que j’ai de mon propre corps. J’ai décidé de le porter et, de ce fait, personne, autre que moi, n’a la légitimité de commenter sur ce choix. »

Yamina

HOSNA : « Si on prend la définition la plus basique du féminisme, ce serait de « respecter les droits des femmes », n’est-ce pas ? Une fois qu’on s’accorde sur cette première idée, il me semble inconcevable de négliger les droits de certaines femmes parce qu’elles décident de se couvrir. Et cela va dans l’autre sens aussi, évidemment. A partir du moment où les droits « des femmes » doivent être respectés et mis sur même pied d’égalité que ceux des hommes, je ne vois pas en quoi il est acceptable de catégoriser les femmes. Cela sous entendrait que certaines auraient plus de droits que d’autres, et ce serait contraire à l’essence même du féminisme.

Je ne porte pas mon voile pour cette raison uniquement, mais il est vrai que porter le voile est une facon de se-réapproprier son corps, malgré ce que les médias, la société et les canons de beauté veulent imposer. »

Hosna
  •  Quels sont les clichés qu’il est urgent de déconstruire à propos des femmes qui portent le voile ?

WISAM. « Le cliché qui revient le plus, c’est que c’est un homme de notre famille qui nous a obligé à porter le voile. C’est très sexiste de penser comme ça, c’est considérer d’emblée que la femme n’a aucune liberté. J’ai déjà reçu des remarques douteuses comme « ah tu mets le voile mais tu portes un jean slim ? », ça prouve qu’on a toujours une idée fixe de la femme voilée, une case dans laquelle on aimerait toutes nous mettre. »

YAMINA. « Le cliché selon lequel la Femme voilée est une femme inculte, destinée aux fourneaux. Elle serait destinée à n’avoir aucun libre arbitre et elle est destinée à être soumise à un homme. Ça, c’est les conneries qu’il faut déconstruire. »

HOSNA. « Cesser d’affirmer avec certitude et condescendance qu’il ne s’agit pas d’un choix personnel. Ce n’est pas le cas, et j’en suis une des preuves vivantes. Croyez-moi, nous savons ce que nous faisons. Et nous n’avons pas besoin que les gens les comprennent et approuvent ou désapprouvent nos choix, car ce choix ne regarde que nous.

  •  Qu’est-ce que vous avez envie de voir se mettre en place pour lutter contre ces clichés et cette montée de la stigmatisation ? 

WISAM & YAMINA : « Un dialogue où la femme voilée serait la principale actrice. Il y en a marre de laisser dialoguer entre eux des personnes qui ne savent pas réellement ce que vit une femme voilée. Surtout que toutes les femmes voilées ne sont pas toutes pareilles. Nous sommes toutes individuelles et singulières malgré le choix que l’on partage (le voile). Il serait temps qu’on arrête de nous bloquer la parole et qu’on nous laisse nous exprimer. Si on permettait un dialogue ouvert et tolérant, ce serait déjà un grand pas. » 

HOSNA. « Il y a une chose que je ne comprends pas dans le fait d’avancer l’argument du féminisme et des droits des femmes et de leur liberté quand on parle de l’interdiction du voile. Tout le monde semble se rejoindre sur le fait qu’une femme doit pouvoir s’habiller comme elle le souhaite, et peut se dénuder comme elle l’entend. Et, je suis la première à défendre cette idée. »

Porter le voile, c’est une décision personnelle, ça dépend des parcours. On a toute une histoire différente qui nous a amené à ce choix, une façon de le vivre différente. 

Wisam & Yamina

Mais pourquoi le féminisme ne peut pas être vu aussi comme la possibilité de se couvrir, même de la tête aux pieds ? Par ailleurs, le féminisme peut devenir une arme dangereuse quand il est annoncé comme outil permettant de défendre « les femmes », si dans les faits, on constate que certaines femmes sont mises de côté. Comment est-ce possible qu’un mouvement prônant l’égalité des sexes et la défense des droits des femmes ne prennent pas en compte toutes les femmes ? Si même le féminisme laisse tomber les femmes portant le voile, alors qui nous défendra ?

L’autre élément que j’aimerais mettre en avant est le fait que le féminisme devrait s’éloigner de toute forme de discours paternaliste. Pourtant, la raison pour laquelle on veut empêcher une femme de se voiler est qu’elle est de facto soumise, et incapable de penser par elle-même. Et que, si elle pense avoir fait un choix, en réalité sa capacité cognitive est annihilée par les ordres, parfois indirectes, d’un homme (car il est toujours question de soumission à un homme, n’est-ce pas ?) Pourquoi est-il si difficile de penser que certaines femmes décident de se voiler pour leur religion et non pas pour les hommes ? Il est urgent que le féminisme se réunisse, dans un féminisme intersectionnel.