Le marketing du bonheur ne va pas te rendre plus heureux

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Il suffit d’un passage dans une librairie, ou d’une visite sur youtube pour s’en rendre compte : le bien-être fait fureur. Les écrivains·nes nous livrent leurs méthodes magiques pour se sentir mieux, ou tout simplement bien. Miracle morning, méditation matinale, mixtures en tout genre, livres de conseils… Tu as l’embarras du choix ! Mais au final, est ce que la présence massive de ce type de méthodes ne dévoilerait pas plutôt un mal du siècle plus général ? 

Recette magique, #AD

Parfois, je me surprends à envier la youtubeuse classique et sa « morning routine » débutant à 5 heures du matin avec une tasse d’eau de citron chaude, 5 minutes de méditation, yoga à 7 heures et jus détox avant de partir en running pour finir maquillée, habillée, attablée à son bureau pour rédiger sa to-do list de la journée avec un feutre rose dans son super bullet journal. 

Pendant ce temps-là, je me suis réveillée à 8 heures parce que j’ai besoin de dormir, j’ai zappé le petit déjeuner et je suis encore crevée en rentrant à 18h chez moi, avec 4 articles à rédiger. Curieusement, je me dis que si j’adoptais une morning routine digne d’une youtubeuse, peut-être que ça irait mieux. Peut-être que je devrais acheter le livre…

Wait. Dormir moins pour se sentir moins fatiguée ? Se rajouter une charge mentale pour se libérer ? Mon instinct me signale que les calculs ne sont pas bons. 

Ce qui est amusant, c’est qu’en y regardant de plus près, c’est qu’une miracle morning ne fait qu’introduire dans notre journée tout ce qu’on nous conseille de faire depuis toujours : prendre du temps pour soi, manger sainement, se détendre, faire du sport, méditer. Le tout en une matinée. Elle n’a rien inventé, si ce n’est le fantasme de tout coupler d’une traite. A croire que tous ces conseils sont d’un ennui total, à moins qu’ils ne soient bien emballés dans un joli packaging et parsemé de #healthylifestyle.

Mais alors, qu’est ce qui nous attire autant de ces mises en scène ? En réalité, ce n’est pas tant le désir de tout contrôler. Ce qui attire, c’est plutôt l’idée qu’il existe une recette magique du bonheur et de la réussite. C’est rassurant de se dire qu’une telle formule magique existe, que si je me visualise vers la réussite, elle se présentera forcément tôt ou tard à moi, que je vais booster mon métabolisme et mon système immunitaire avec un jus de citron, et que la méditation me débarrassera de toutes mes angoisses. En réalité, je raterais mon examen si je passe plus de temps à me visualiser diplôme en main qu’à étudier, et le jus de citron ne m’aidera en rien à me construire une barrière anti-microbes dans le métro. 

« Achetez pour rêver »

Cette impression de pouvoir tout acheter est avant tout une invention marketing qui ne date pas d’hier. Depuis les années 1920, l’économie a vu son mode fonctionnement passer d’une économie de l’épargne à une économie de la dépense. 

Les divertissements, le temps libre et les dépenses « superficielles » entrent dans le budget quotidien des ménages. En même temps, les productions décuplent et font naître une masse inouïe de biens différents. Le mot d’ordre du marketing fut alors de se distancer de l’utilité des produits, pour se concentrer sur « ce qu’ils apportent de plus ». Les communicants de l’époque commencent alors à vendre du bonheur plutôt que des produits.

Simultanément, les multiples victoires de syndicats et mouvements sociaux permettent aux travailleurs de gagner en droits. Il n’est dorénavant plus possible d’exploiter par la force. Il était urgent de développer une société du mérite, et coupler la réussite personnelle à celle de la réussite professionnelle. En somme, développer une vision commune du bonheur comme une réussite matérielle et professionnelle. 

En ce sens, on comprend vite que notre vision du développement personnel est profondément biaisée, imaginant que nous pourrions l’acheter, ou que notre réussite dépend forcément de notre productivité. 

Le marché du bien-etre

Au milieu l’hyper-économie de notre environnement, nos esprits, suivant la vague start-up, se visualisent comme les entrepreneurs de leur propre vie. Le vocabulaire des stratégies de développement personnel flirte de près avec celui de l’économie. Nous parlons en termes de productivité, d’efficacité, de « break-down ». 

A cette ère de l’entrepreneuriat des vies s’ajoutent les innovations numériques. Habitués à avoir les réponses à tout, tout de suite, nous finissons persuadé·es que le sens de nos vies se télécharge comme une application, qu’il existe un schéma, un plan. Impatience et développement, voilà deux mots qui ne s’allient pourtant pas facilement. 

Pour nous « aider », la marchandisation du bonheur a fait éclore une toute nouvelle branche professionnelle : les coachs. De vie, de style, de séduction… Parfois très utiles, parfois criants d’inutilité, le nombre de ces indépendants d’un nouveau genre a explosé. Et pour cause, il y a une demande. Malgré l’honnêteté de la majorité, ce nouveau concept constitue un nid propice aux arnaqueurs. 

Les réseaux : miroir du malaise

En même temps, comment ne pas croire que quelque chose ne va pas chez nous en scrollant notre Instagram. Le besoin de trouver le bonheur n’est probablement un mal exclusif à ce siècle, mais ce qui n’existait pas avant, c’est l’étalage des réseaux sociaux. 

Peut-être qu’il est là, le mal du siècle. Les influenceurs·ses capitalisent largement sur l’irréel pour vendre, un bonheur sur code-promo, et ont exacerbé l’économie du feel-good dans laquelle nous plongions déjà. La clé du bonheur serait alors de fermer les yeux ? 

Ce « besoin de connaître la recette du bonheur » est un besoin créé. Malgré l’efficacité de certaines techniques, il est avant tout urgent de se re-concentrer sur le principal, et redonner confiance en notre propre capacité à apprécier notre vie telle qu’elle est, dénuée de toute course à la perfection, la réussite. Peut-être que le bonheur, c’est juste vivre, tout simplement ?

Ne mets jamais la clé de ton bonheur dans la poche de quelqu’un d’autre.